vendredi 25 juin 2010

Dans le pré...


Vingt histoires, à dévorer, à murmurer, à partager
Vingt manières de rire et de s'émouvoir
Vingt prétextes pour penser à ce que l'on oublie et pour voir ce que l'on cache
Vingt chemins pour aller du plus léger au plus sérieux, du plus grave au plus doux
Vingt façons de se souvenir de ce qu'on a été et de rêver à ce que l'on sera
Vingt regards pour saisir le monde, dans sa lumière et dans ses ombres
Vingt raisons de rester des enfants ou de le redevenir
Vingt sourires
Vingt bonheurs
Vingt battements de coeur

Philippe Claudel
"Un monde sans les enfants et autres histoires"
.

mardi 22 juin 2010

Overdose de tristesse...


Ce soir, je fais une overdose de tristesse pourtant ma journée fut d'un bleu heureux, lumineux et amoureux. Je me préparais pour aller me coucher, il était un peu passé minuit et j'ai mis la main sur ce maudit carnet... Un carnet dans lequel j'ai écrit pendant deux ans pour essayer de comprendre et surtout pour trouver des réponses à mes questions. J'écrivais à mon fils M... que je ne voyais plus ainsi que mon petit-fils Th.  Durant ces 738 jours, je n'ai eu aucune nouvelle de Th et son père. Je me sens condamnée à faire semblant toute ma vie et je ne serai pas capable parce que cette blessure n'arrive pas à guérir.

Je me dis souvent que, lorsqu'une vie a été brisée, on ne peut plus reconstruire, on peut juste faire semblant, recoller les fragments, mais il restera toujours des traces de la réparation... Brisée :  cela veut dire qu'à l'intérieur de moi, il y a deux, trois ou quatre parties qui ne peuvent plus se reconstituer et que pour vivre, tu dois essayer d'ajuster les morceaux sans faire entendre les grincements que tu produis à l'intérieur, les craquements annonciateurs de l'effondrement.

Dimanche soir, j'ai lu un émouvant billet écrit par une petite-fille à sa grand-maman décédée le 17 janvier 2008. J'ai laissé ce commentaire. « Merci pour tes "mercis" à ta grand-maman. Tu touches un point sensible pour moi. Tu me fais pleurer, fantasmer, douter, croire, résister et même rêver.  C'est si bon d'espérer. Je remercie ta grand-maman Houle. En lui écrivant, tu m'as fait le plus beau cadeau.  Mille becs chinois. » 

Et lundi soir, je suis retournée lire cette jeune blogueuse encore une fois. Elle a tant de talent. Ces mots glissent comme du miel hors du pot pour décrire tous ces petits et doux moments de bonheur avec ses cousins, cousines et leur grand-maman Houle. Et là, j'ai pensé à Mève, ma petite-fille qui aura treize ans le 26 juillet... Je ne l'ai pas revue depuis le 5 octobre 2007.
Essayer de comprendre n'est pas toujours facile!


lundi 21 juin 2010

Le monde sans les enfants...

Mon nom est Tysa, j'ai 4 ans 1/2 et je suis née en Australie.
Je suis la petite-fille de Gram'pa Norm.

« Pour ma princesse qui chaque jour m'émerveille
                 Pour les petits qui vont devenir grands
                     Et pour les grands qui ont été petits »
                     Philippe Claudel                                      

Le monde sans enfants et autres histoires

Un beau matin, ou plutôt, un sale matin, oui, oui, un vraiment sale matin, quand les hommes ouvrirent l'oeil, ils se rendirent compte qu'il se passait quelque chose de bizarre.  Pas de bruits. Pas de rires. Pas de gazouillis, Rien du tout : les enfants avaient disparu ! Quand je dis les enfants, je veux dire tous les enfants, partout dans le monde, dans tous les pays, dans toutes les villes, dans toutes les campagnes. On eut beau chercher, bien fouiller, mobiliser les pompiers, la police, les militaires, on ne trouva pas un seul enfant. La seule chose sur laquelle on mit la main, ce fut un morceau de papier un peu froissé où une très petite écriture malhabile, pleine de fautes d'orthographe, avait noté le message suivant : «On se fée tout le tems disputer, on ne nous écoutent jamais, on ne peux pas rigolé quand on veux, on doit se coucher trop taux, on ne peut pas mangé de chocollat au lit, il fôt toujours qu'on se brosse les dants : on en a assez des grands : on s'en vat. On vous lesseEt c'était signé : « Les zenfants.»

Panique générale ! Parents inconsolables ! Familles en larmes !
Les princes et les chefs de gouvernement promirent qu'ils allaient retrouver les enfants.  Mais ceux-ci étaient bien cachés. Ils s'étaient tous rassemblés dans l'oasis de Kerambala, tout à fait au sud de la Madéranie, une contrée inaccessible aux grands. Là, personne  ne les embêtait. Il y avait à manger et à boire à profusion. On pouvait très bien ne pas se laver, se coucher à minuit. On n'allait pas à l'école. On se laissait pousser les ongles. On jouait toute la journée. On s'empiffrait de bonbons. On faisait chaque matin des jeux olympiques de saute-mouton. Et surtout, surtout, on ne se faisait jamais disputer ! Jamais !

Sur les chaînes de télévision, le pape implora les enfants. Le dalaï-lama leur récita un poème. Les présidents de toutes les républiques leur promirent des distributions quotidiennes de glace à la fraise et des heures obligatoires de dessins animés dans les écoles. Tous les parents supplièrent leurs petits chéris. Les radios diffusaient sans cesse les sanglots des papas et des mamans, ce qui faisait bien rire les enfants. Mais surtout, surtout, le monde était devenu d'une tristesse épouvantable. Les villes ressemblaient à de grands territoires morts. Les parcs et les jardins publics étaient frappés d'un étrange sommeil. Les maisons restaient silencieuses. Les adultes erraient comme des âmes en peine, ne se regardaient pas, ne se parlaient même plus.

Un soir, les enfant décidèrent que la leçon avait assez duré. Il regagnèrent leur chambre tous en même temps et le lendemain, sur toute la surface de la planète, les hommes se réveillèrent de nouveau avec les enfants.

Fête générale ! Feux d'artifice ! Flopées de bisous !
Les enfants furent accueillis comme des héros et traités comme des rois. On leur promit tout ce qu'ils voudraient. La Terre enfin tournait de nouveau rond.

Mais le temps passe pour tout le monde, et aussi pour les enfants. Et les enfants un jour ou l'autre deviennent grands, et deviennent parents en ayant eux aussi des enfants, des enfants qu'ils aiment tant mais que tout de même ils disputent, ils punissent et qui les font râler. Car le problème, voyez-vous, c'est que quand on est grand, on oublie, on oublie presque tout, et on oublie surtout qu'on a été enfant.

Alors un beau matin, ou plutôt un sale matin, oui, oui, un vraiment sale matin, on se réveille, «Mon Dieu ! Que se passe-t-il?» et on se rend compte que les enfants ont disparu, quand je dis les enfants je veux dire tous les enfants, partout dans le monde, dans tous les pays, dans toutes les campagnes, et on a beau chercher, bien fouiller, mobiliser les pompiers, la police...

Un petit extrait d'un livre à découvrir... Après avoir lu, il y a quelques années "Les âmes grises" et "Le rapport de Brodeck" du même auteur, j'ai découvert, par pur hasard, ce petit livre de vingt histoires que j'ai lu en une soirée.  Des petites histoires avec beaucoup de profondeur...

mercredi 16 juin 2010

Mon défi est relevé!

Réalisée par SueL en 2002
étude de l'oeuvre de Michel Des Marais

Depuis quelques jours, je m'appliquais à réussir la mise en page de mon blog.  La confiance est importante et c'est souvent ce qui me manque quand on parle le langage html, celui de l'informatique.  Deux jours complets à choisir le modèle, les couleurs, la police et quand je pensais que tout était parfait... je décidais d'ajouter un autre élément.  C'est ce que j'appelle être une perfectionniste invétérée, droguée de travail et de soucis.

J'avais l'habitude d'écrire mes brouillons en rouge sauf les vingt derniers. Lorsque j'ai tout vérifié et que je pensais avoir terminé, je me suis rendue compte que soixante-quinze billets apparaissaient encore en rouge même si ma nouvelle police était le noir.  Je sais ce que vous pensez en lisant ceci... je le pensais aussi mais j'étais incapable de les laisser comme ça.  Un par un, je les ai corrigés, vérifiés et publiés.  Puis, je n'étais pas très satisfaite des photos de mes peintures.  J'ai recadré en éliminant le cadre doré, pour corriger l'effet de bombement, ce qui donnait un meilleur résultat et enfin, j'ai republié les billets retouchés. 

En voyant cette toile, une de mes préférées, je me suis émerveillée devant ce ciel bleu, cette vallée douce et verdoyante, ces moutons tout de laine habillés qui m'avaient donné un beau défi à relever... Cela m'a consolée de cette manie de toujours vouloir faire mieux, parce que grâce à ma persévérance je suis fière de signer SueL quand le tableau est terminé.   Encore une fois, je dis Merci la Vie!

dimanche 6 juin 2010

Il faut pouvoir rire de soi...


Dimanche, 11h15!  Je me réveille après treize heures de sommeil. Je retrouve en ouvrant les yeux, ma gueule de bois qui ne m'a pas quittée, ma partenaire des mauvais jours.  Mademoiselle Alice, notre chatte qui parle, est venue me retrouver quatre fois cette nuit.  Cela n'a rien arrangé.  Elle n'a pas encore compris, après trois ans de cohabitation, que lorsque je me couche tôt c'est qu'il y a un gros problème dans mon cerveau... mon hamster tourne sans s'arrêter et je n'aime pas ça.  C'est en lisant dans le cahier Arts et Spectacles du journal  "La Presse" du samedi que j'ai trouvé le titre de ce billet.

Th vient d'appeler.  Il a eu dix ans vendredi.  À 13h02 exactement, j'avais laissé un message dans la boîte vocale. « Incroyable Th, il y a dix ans, tu étais un tout petit bébé, et la troisième fleur de mon bouquet.  Bonne Fête mon coeur! Grimimi t'aime! »  Il m'a rappelée en soirée.  «Jo, es-tu là, grim?»
Non, jeudi il m'a dit qu'il viendrait samedi à 13h30 en vélo... « Th, on te rejoindra chez Darkzone, vers 14h00.  Ce sera une belle surprise pour Jo.»   Neuf amis fêtaient avec lui dans ce centre d'amusement avec des jeux au laser.  En mai, mois de l'anniversaire des 11 ans de Jo, ses parents l'avaient empêché de venir à notre "vendredi heurreux" et en plus, Th avait reçu une conséquence... il ne pourrait pas venir chez Grimimi. Nous avions remis la fête au prochain rendez-vous en juin.  Mais, Normand a été opéré vendredi et samedi il était malade. On ne pouvait aller les rejoindre...malheureusement.

Je l'attendais, dans le hall, assise confortablement, depuis vingt-cinq minutes.  Mon amie, Anaïs Nin, me tenait compagnie.  Puis tout à coup, il était là!  Beau comme ils le sont à onze ans.  Grand, mince, de belles dents, cheveux frisés coupés très courts pour l'été, les yeux rieurs et ce sourire qui me laisse sans voix sauf pour lui dire « Tu as encore grandi, comme tu es beau... je suis contente de te voir...» Tout ça, sans prendre de respirations. On s'est frotté le nez l'un contre l'autre. Depuis qu'ils sont petits, c'est ce que j'appelle un bec chinois et c'est la façon de continuer à se toucher sans se toucher parce qu'ils sont grands maintenant... mais parfois, il m'arrive de les serrer très fort dans mes bras.  J'ai mis le vélo en sécurité et nous sommes montés à l'appartement... en faisant une petite course d'un étage seulement.  Jo a pris l'ascenseur et moi les marches. Les marches sont toujours gagnantes même quand c'est grimimi qui les monte.

Je l'ai invité sur la terrasse avant qu'il s'installe devant l'ordi.  Nous avons parlé de ces projets d'été, s'il restait à souper, à quelle heure il devait partir. Il ne pouvait pas rester à souper et l'heure à laquelle il devait partir, fut un haussement d'épaules. Puis, on se racontait des anecdotes et en parlant de gros sacs, il m'a dit  « Je m'en souviens... »  Nous sommes rentrés, je lui ai remis un sac dans lequel il a trouvé deux enveloppes et un oeuf en chocolat.  Il a ouvert une première enveloppe et lu sa carte de Pâques.  Il a ouvert l'autre carte dans laquelle il a trouvé un cent dollars et des mots qu'il a lu à haute voix.

7 mai 2010,  Mon beau Jo...
C'est notre beau "vendredi heureux" et j'ai hâte de te voir demain. Le mois passé, tu n'es pas venu et le temps m'a paru très long... Aujourd'hui, on fêtera tes onze ans, une semaine avant ta vraie fête le 14 mai. Tu es très important pour moi, ta présence illumine mes heures passées avec toi. Je te remercie de mettre du bonheur dans mon coeur.  Je t'aime gros comme xxxxxxx ça.   Becs chinois xxx Grimimi Sue.
Il riait et on s'envoyait les bras en arrière du dos comme quand il était petit pour faire "gros comme xxx ça."

J'ai sorti mon album nounours celui des beaux souvenirs... Ses parents lui ont toujours dit que j'aimais sa soeur Mève plus que lui.  Mais dans cet album, il a vu toutes ses photos de sa naissance, son baptême,  tous ses anniversaires lorsqu'il soufflait si fort sur les bougies qu'il aimait tant éteindre, ses visites de trois ou cinq jours chez sa grand-maman, lui sur le trempoline et sa soeur dans la piscine parce qu'il avait peur de l'eau et qu'il a encore peur m'a t-il dit, il s'est rappelé de notre visite au Jardin Botanique où avait lieu l'exposition des citrouilles et le même soir, à la noirceur, toutes ces lanternes chinoises allumées... Mais ce qu'il se rappelait et n'oubliera jamais c'est la piste de course qu'on avait installée dans le sous-sol pour lui.  Il avait deux ans et dès qu'il entrait c'est en bas qu'il voulait jouer... Je lui ai dit « J'ai encore tes petites autos dans un sac avec ton nom  dessus.»  Voilà une preuve que sa grand-maman l'a toujurs aimé.

Il s'est installé devant l'ordi et c'était parti pour un autre voyage.  Je m'assoie sur un petit tabouret et je le regarde s'amuser, s'il réussit et accumule des points, je suis sa meneuse de claque et je crie "Bravo".  Il était déjà 17h20 et je me posais des questions.  S'il ne soupe pas ici, il doit partir. Mais, quand tu ne l'as pas vu depuis quatre-vingr-onze jours, que tu as manqué seize heures et demi, sur soixante-dix-sept heures par année accordé dans un jugement, toutes les minutes sont importantes et comment lui dire qu'il doit partir.  La météo annonçait des orages violents et je voyais le ciel se couvrir d'immenses nuages gris foncé presque noir.  Je lui ai dit  « Jo, il est 17h20, à quelle heure tu dois rentrer?  Il a répondu  «Je dois y aller.»  Il a mis son cent vingt dollars dans sa banque et corriger le total 1,140.01$. Il aura son argent quand il sera autonome. La pluie commençait... je lui ai recommandé d'appeler ses parents.  Il est venu dans la cuisine me dire qu'il avait essayé deux fois et que ça ne fonctionnait pas. J'ai fait recomposer et j'ai vu le numéro affiché.  C'était seulement le chiffre 5. Il n'avait pas appelé et il avait sûrement ses raisons. Je lui ai dit  « Ça ne fonctionne pas.»  La pluie a cessé, il était l'heure de partir.  Quand le téléphone a sonné, j'ai dit à Normand  « Dis que je suis partie...» mais il a répondu que j'étais dans la salle de bains et S... mon fils a demandé à parler à Jo.  Nous sommes descendus Jo et moi, j'avais le sourire mais à l'intérieur je bouillais.  J'ai pris une photo, il est assis sur son vélo et tellement beau.  Je me suis penchée et nous avons frotté nos nez. Sois prudent! lui ai-je dit.

Je suis montée à pied pour m'aérer. J'étais en colère même plus que ça.  Je préparais le souper en criant... pourquoi tu n'as pas dit... et le téléphone a sonné.  J'ai repris ma voix de Grimimi pour répondre à Th mais ce n'était pas lui... c'était l'enragé au bout de la ligne.  M'man qu'est-ce qui se passe....  et tout de suite, j'ai mis en pratique mes nouvelles résolutions.  S..., appelle-moi seulement s'il y a une urgence et si tu cries, je raccroche la ligne.  Il y avait urgence, j'étais responsable de l'été d'enfer que mon petit-fils passera par ma faute puisque je ne lui avais pas offert d'appeler avec le cellulaire.  Je voulais parler à Jo mais son père m'a dit qu'il était monté dans sa chambre en pleurant et refusait de me parler. J'ai décidé que c'était assez et j'ai raccroché.

Je suis usée de jouer ces rôles, je laisse tomber les masques mais je sens que cela sera parfois plus difficile à faire qu'à dire. Le 21 octobre 2010 après cinq ans, je dis « Assez c'est assez! »

« Un excès de sagesse m'empêchait de vivre 
jusqu'au bout de mon moi naturel.»
Anaïs Nin

mardi 1 juin 2010

Blues... et repassage

Il fait chaud, surtout je ne m'en plaindrai pas... mais j'ai deux semaines de repassage à faire. Hier, on annonçait de la pluie pour aujourd'hui.  J'ai décidé d'attendre que le soleil se cache pour sortir la fameuse planche à repasser.  Il faisait frais, je me suis installée dans la salle de bains adjacente à la chambre principale là où je peux suspendre, dans les deux walk-in, les vêtements repassés.  Je choisissais les CD à mettre dans le lecteur pour rendre cette corvée plus agréable quand Normand est entré dans la chambre.  Il venait de terminer le lavage des vitres de la porte-fenêtre et il avait chaud.  Il m'a dit « Je vais partir l'air climatisé. »

Évidemment, il n'y a pas d'air climatisé dans la salle de bains alors je suis déménagée dans la cuisine pour profiter de cet air frais. Je ne sais pas si c'est la chaleur ou l'empathie, mais Normand m'a dit « Fait ça vite, ça se froisse tout de suite.»  Je suis incapable de repasser rapidement... et j'ai ajouté « C'est de la faute à maman.» Pauvre mère, c'est toujours de leur faute... J'avais déjà trois chemises suspendues, j'en attaquais une quatrième quand j'ai réalisé que mon hamster tournait dans sa cage... Comme tous les matins, en se levant, Normand avait allumé la radio de la cuisine à Planète Jazz.  C'est sûrement cette musique qui m'a transportée dans la maison de mon enfance.

Je n'ai pas encore dix ans, je suis dans la cour, la planche est installée, le fil passe par une petite fenêtre pour se brancher dans la cuisine d'été.  Aujourd'hui, maman a décidé que j'étais assez vieille pour commencer mon initiation au repassage.  C'est le début des vacances scolaires et j'avais d'autres projets avec mon amie Lise. Je ne suis pas d'accord, je veux aller jouer dehors mais maman me dit que je suis "dehors". Elle a sorti mon paquet bien enroulé dans une serviette. La veille, elle avait humecté le linge et séparé en trois paquets. Je les ai vues si souvent repasser.  Le lundi soir, après sa journée à l'usine de chaussures, sa belle-soeur Alice s'installait devant la planche et se chargeait de tout ce qui n'était pas chemises, blouses, robes, etc. ce paquet était réservé pour maman, le lendemain soir.

Tout en prenant l'air comme maman disait, je repassais les nappes, taies d'oreillers, linges à vaisselle.  Puis, quelques semaines plus tard, le degré de difficulté a augmenté. Je pouvais maintenant m'initier avec les vêtements de mes deux petites soeurs de quatre ans et deux ans et demi.  J'avais environ quatorze ans, quand je suis passée au plus haut niveau, c'est-à-dire, les chemises des trois hommes de la maison.

J'ai été entourée de femmes qui travaillaient du matin au soir, souvent sans reconnaissance et sans salaire. Quelques-unes devaient trimer dur pour élever leurs six ou huit enfants, ou quatorze comme la mère de mon amie Lise, même si elle n'avait pas encore quarante ans. Son mari est mort à quarante-deux ans après sa deuxième opération à coeur ouvert.  Dans plusieurs familles, il y avait souvent un budget serré à respecter mais il fallait que la caisse de bière rentre à chaque semaine pour le mari alcoolique qui méritait cette gâterie après avoir travaillé fort toute la journée. 

Ces femmes ont eu une vie de sacrifices et elles n'ont pas eu beaucoup d'autres choix.  Pas d'instruction, pas d'argent, pas de contraception, pas de bénédiction de l'église, pas d'encouragements. Elles étaient laissées à elles-mêmes avec le problème. Elles étaient des esclaves modernes.  Je crois que la raison a décidé pour moi.  Je ne voulais pas ressembler à ma mère ou à ses voisines, ses soeurs et belles-soeurs ou aux mères de mes amies... J'ai toujours été et je serai toujours pour la libération de la femme dans toutes ses formes.
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