dimanche 12 septembre 2010

Être amies...

Un dimanche d'été à St-Gabriel-de-Brandon en 1952.
Tante Alice, tante Mariane, Mme Simard et maman (de dos).
Mon frère Claude 12 ans, et ma petite soeur Marcelle 3 ans.
Francine et France (à gauche)  - Lise (assise) et Sue.

Je ne l'avais jamais vue avant cette journée-là. Ses grands yeux bruns et ses longs cheveux foncés, attachés en une seule grosse tresse qui lui pendait dans le dos, avaient attiré mon attention.  Une semaine plus tard, lorsque la cloche sonna la fin de la journée, nous sommes sorties de notre classe de 2ème année B, et comme tous les jours, nous avons marché ensemble. C'était en 1950, nous avions toutes les deux sept ans. Ainsi, commença une longue amitié.

Ce matin, je n'ai pas faim. C'est la rentrée scolaire. Mon amie Lorraine m'attend et ma cousine Francine nous attend devant sa porte. Nous marcherons ensemble et Lise nous rejoindra à deux rues de là. Dans la cour d'école, le bruit des voix se mêle à notre anxiété. Soudain c'est le silence. La cloche a sonné. On reprend les rangs de l'année passée. Deux religieuses et une institutrice tiennent dans leurs mains la liste des noms des élèves qu'elles appelleront. Elles ont l'air sérieux peut-être qu'elles sont inquiètes comme nous.

L'angoisse monte à chaque nouveau nom. Lorraine a été appelée, Lise et moi attendons. Je serai en 4ème année A dans la classe de Mlle Boulanger avec Lorraine, mais je cherche Lise. Il manque trois élèves pour compléter notre groupe et j'entends Lise M..  Nos nerfs se relâchent, nos sourires s'élargissent. Nous serons de nouveau ensemble, comme en 1950, pour l'année scolaire 52-53.

Depuis ce début d'été 52, nous sommes inséparables. Nos trois belles semaines passées avec Francine au  camp d'été à St-Gabriel-de-Brandon, restent inoubliables. Nos parents sont venus nous visiter, nous les attendions impatientes puis, tout à coup, ma cousine avait crié en voyant l'auto noire de son père monter la côte. Nos mamans et tante Alice étaient là avec quelques gâteries, mais les parents de Lise n'étaient pas venus... tout comme l'année d'avant. Elle est restée avec nous, maman savait que c'était ma meilleure amie. Cette été là, nous avons fêté nos neuf ans.

Lise est l'aînée d'une famille de sept enfants dont les deux derniers bébés ont quinze mois et deux mois. Toute la journée, les couches s'accumulent dans une chaudière. En rentrant de l'école, Lise s'installe au lavabo de la cuisine pour le lavage des couches qui se fait à la main. Quand cette corvée est finie, elle peut jouer. Souvent, après l'école, je me rends chez elle pour l'aider... mais, quand nous avons terminé, il est trop tard pour jouer. Je dois rentrer aider maman, c'est l'heure du souper. J'amuse mes deux petites soeurs qui ont trois ans et dix-huit mois ou je mets la table. C'est comme ça que nos années d'enfance ont passé.

L'année de nos onze ans, nous avons pleuré parce Lise déménageait. Parfois, le samedi, je partais en courant pour aller lui rendre une petite visite.... sans le dire à personne. Après sa septième année, à l'âge de treize ans, ses parents lui avait dit qu'elle ne retournerait plus à l'école. Elle devait maintenant rester à la maison pour aider sa mère qui attendait son dixième enfant. En mai, ils quittèrent leur logement de Montréal pour une maison à la campagne. Lise est partie pour Mascouche les yeux humides. Nous ne fêterions pas nos 14 ans ensemble...

Mais pendant trois semaines en juillet, tous les jours, Lise descendait en auto jusqu'au bureau de son père où je la rejoignais. Ensemble, on partait à la recherche d'un emploi d'été car nous avions un rêve à réaliser. Il y avait une seule condition pour qu'on accepte l'emploi, on devait nous engager toutes les deux. Durant cet été 57, nous avons mis des olives dans les pots, faufilé des doublures de manteaux et collé des semelles aux chaussures. Pour mon amie, ces trois semaines furent des vacances. Nous avions réalisé notre rêve d'été. Avoir, comme les autres filles de notre âge, une paire de jeans bleu pâle et des souliers "Pat Boone".

À l'automne, nous avons commencé à correspondre, mais dans nos lettres que son père interceptait et lisait, nous ne pouvions jamais parlé des garçons. On écrivait qu'on s'ennuyait, on se racontait nos rêves d'avenir et on inventait des histoires pour se rendre plus intéressantes. Notre adolescence était tissé de petits mensonges et de cachotteries. On devait croire que l'avenir serait meilleur pour nous...

En 1960, nous nous sommes mariées, nous avions 17 ans. Son premier bébé est né en décembre et à l'âge de 21 ans, elle était maman de quatre beaux enfants. L'année suivante, elle est tombée malade, a quitté son mari et a divorcé. Pour Lise qui était maintenant la seule responsable de ses quatre enfants, une décision s'imposait. C'est dans les creux qu'on apprend à se battre, qu'on découvre à quel point on est fort et brave, et combien on a la foi. Mais pendant qu'elle essayait de survivre, il y a eu une longue parenthèse. J'ai souvent pensé à elle, j'ai eu parfois peur qu'elle soit morte... Sept ans sans nouvelle c'est très long!  Puis, un soir d'été, j'ai reçu un appel, c'était elle. Deux heures plus tard, nous étions assises ensemble comme si on se retrouvait après trois semaines de vacances. Elle avait un nouveau conjoint et un petit garçon de trois mois dormait à poings fermés dans la chambre bleue d'à côté. Ce fut son cinquième et dernier bébé. C'était l'été 72, nous avions 29 ans.

Les deux petites filles devenues des femmes avaient des opinions différentes. Il y a eu des temps de crise, des petites pauses de quelques jours et même un peu plus mais rien pour entacher notre amitié. Nous étions des soeurs de coeur, des amies, des confidentes. On avait rêvé longtemps, maintenant, rien ne pouvait nous arrêter. Nos vies nous appartenaient, et nous avions fait de très beaux projets pour notre retraite.

Depuis deux ans, je suis en pause avec ma meilleure amie... Le rejet par mes enfants a transformé ma confiance en méfiance et intolérance. Un soir de janvier 2009, j'ai appelé mon amie qui rentrait de vacances pour lui annoncer la plus belle nouvelle. « Lise, après deux ans sans le voir, Th m'a appelé le premier janvier... » Je pensais entendre : « Je suis si contente pour toi, tes enfants n'avaient pas le droit de faire ça. » Mais, elle a répondu : On a pensé que tu avais dû faire quelque chose... Quand ta meilleure amie pense comme ça, qu'est-ce que les autres doivent penser?
Ce n'est pas ce qu'elle a dit qui m'a blessée, c'est ce qu'elle n'a pas dit...  Fêterons-nous nos 60 ans d'amitié cette année? Ce soir, je l'ai appelée, j'avais le goût de l'amitié. Il n'y avait personne.

J'ai écrit mon premier billet le 12 septembre 2009. "Lettre à mon extraordinaire petite-fille". Un an plus tard, ce billet sur l'amitié me rappelle tout le chemin parcouru...

Ma petite fenêtre ouverte a laissé entrer 
des cadeaux emballés dans la richesse et la tendresse de vos mots.  
Je vous remercie!

28 commentaires:

  1. *** Cette amitié si belle et si longue ne peut s'arrêter. Je suis certaine que ton amie pense à toi.

    Mais cependant, j'ai observé quelque chose : en amitié comme en amour malgré un sentiment sincère et réciproque il y a toujours une des deux personnes concernées qui aime plus que l'autre. Tout au moins avec une intensité différente.

    J'aime beaucoup ton récit Grimimi, tu as du talent pour t'exprimer, pour écrire. La photo, j'ai l'impression de me plonger dedans et d'identifier autant que je puisse le faire chaque personnage.
    Je regarde ta maman de dos, je me dit que c'était une belle femme, depuis 1952 le temps a passé, des décennies, et je me dis que peut-être quand je serai vieille ou déjà au ciel, un jour, peut-être que ma fille se souviendra de certains moments de son enfance, comme tu le fais aujourd'hui.
    Oui, le temps passe inexorablement et tout ce que nous pouvons faire c'est le faire passer du mieux possible. Mais nous ne sommes pas les seuls acteurs de nos vies... là est la difficulté !
    GROS BISOUS A TOI GRIMIMI, je ne saurais te remercier assez pour tout ce partage ***

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  2. J'ai déjà dit que les peines d'amitié peuvent être plus grandes que les peines d'amour... En grandeur, je ne le jurerais pas, mais assurément dans le type de sentiments où ça va jouer.

    Je te souhaite le meilleur possible pour cette amitié qui te préoccupe. Ce texte me touche beaucoup. Prends soin de toi.

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  3. Bonjour Nancy,
    Oui, tu as raison quand tu dis « en amitié comme en amour, il y a toujours une des deux personnes concernées qui aime plus que l'autre...»

    Une des raisons pour laquelle j'aime faire développer les photos, c'est le pouvoir et l'attrait qu'elles garderont toute leur vie. Elle nous permettent de revivre et de partager des moments inoubliables. Elles continuent, même après notre départ, à raconter l'histoire de notre vie...
    À l'endos des photos, j'écris les noms des personnes, la date et l'évènement pour qu'un jour, quelqu'un puisse connaître leur histoire.

    Un jour ta fille et tes fils regarderont des CD (c'est plus in) et se souviendront de tous tes sourires pris dans ces endroits merveilleux et une petite voix leur rappellera comment leur maman était toujours heureuse et fière de chacun d'eux.
    N'en doute jamais chère Nancy.

    C'est avec beaucoup de tendresse que je te remercie de m'avoir offert ce précieux cadeau.
    Je t'envoie une flopée de doux becs chinois.

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  4. Bonjour, L'impulsive montréalaise,
    Bienvenue pour cette première visite... qui m'honore.
    Je suis d'accord qu'il peut y avoir de très grosses peines d'amitié mais la nôtre vieillissait plutôt mal alors...

    Dans cette amitié où son mari était jaloux de notre relation, depuis le début et pouvait reprendre tout le contrôle, et, où j'avais peut-être mieux réussi certains aspects de ma vie, je ne suis pas surprise que le rejet, par mes enfants, ait été un terreau propice pour développer une petite vengeance très amicale.

    Merci d'avoir déposé ce gentil cadeau par ma petite fenêtre ouverte.
    Doux becs chinois.

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  5. *** Coucou Grimimi ! Merci pour ton gentil message.
    J'ai été très heureuse de retrouver mon JB samedi et dimanche. Le voilà reparti vers ses études pendant la semaine, ce qui est bien c'est que cette fois-ci il a emmené son ordi portable, on va pouvoir correspondre pratiquement chaque jour quand il aura le temps, c'est mieux ainsi.
    Bises et bon début de semaine à toi !:o) ***

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  6. Ce fut une belle amitié qui a survécu, traçant son chemin sur une route ondulante dans le grand canyon. Mais comme je vous comprends d'avoir été blessé par les paroles de votre amie... Il y a des gens qui disent des choses sans vraiment réfléchir. Ou s'aurait pu être une façon bien maladroite de connaitre l'histoire...
    Je vous souhaite de tout coeur de passer votre 60ième ensemble...
    -Jane
    xoxo

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  7. C'est un texte très touchant qui m'a rappelé cette époque qui fut aussi la mienne. J'avais aussi une amie comme ça, elle est décédé il y a maintenant 16 ans. J'en ai eu beaucoup de peine, c'est toute ma jeunesse qui partait avec elle. Alors si tu peux profiter encore de la tienne profites-en. Il est très intéressant à lire ton billet.

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  8. C est vrai que la reponse de ton amie n est vraiment pas gentil j ai du mal a la comprendre quand tu nous racontes votre passe...

    j espere que votre amitier perdurera en tout cas et j espere que ta famille sera vite rabibochee et que tu nagears en plein bonheur tres vite !

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  9. Bonsoir Nancy,
    C'est vrai que le portable rendra son absence moins longue et qu'il y a toujours ce lien possible.
    Bravo pour la technologie. On n'est loin des années 50...

    Merci pour ce gentil cadeau.
    Tendresse et dous becs chinois.

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  10. Bonsoir Jane,
    J'ai fait un appel, il n'y avait personne... ce qui m'a permis de prendre du recul.
    Cette longue amitié a survécu parce que chacune de nous, pendant toutes ces années, acceptait de mettre de l'eau dans son vin. Mais, je réalise maintenant que dans mon verre il y a plus d'eau que de vin...
    Je préfère continuer mon chemin sans me retourner.

    Tendresses et doux becs chinois.
    Grim

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  11. Bonsoir Solange,
    On est si loin de cette époque... en noir et blanc.
    J'imagine ta peine et je comprends ce deuil des souvenirs d'enfance.

    Depuis son retour en 1972, nous faisions beaucoup de choses ensemble. Mon ex a été son témoin lorsqu'elle s'est remariée en 79. Je suis devenue agent immobilier en 1982 et elle en 1992.
    Depuis sa retraite en 98, le bingo 4 fois par semaine, les gratteux, les jeux sur internet étaient peut-être une façon de fuir sa triste réalité. Et notre amitié a commencé à s'étioler lentement.
    Je garderai les bons souvenirs...

    Tendresse et becs chinois.

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  12. Bonsoir Audrey,
    Cette réponse, moi aussi, je ne l'ai pas encore comprise.
    J'ai toujours pris sa défense devant ceux qui la critiquaient parce que son enfance et sa vie de jeune femme mariée avaient été si tristes...

    Maintenant, la compassion, je la garde pour me consoler ou je la donne à des personnes (même virtuelles) que je sens sincères.

    Merci pour ce cadeau de tendresse.
    Je t'envoie un énorme panier de petits bisous pour toi et les enfants. Xxxx

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  13. *** A cette heure, tu dors peut-être alors je ne fais pas de bruit et je te souhaite une douce nuit Grimimi :o) ! GROSSES BISES à toi !!!! ***

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  14. Bonjour, Grimini.
    C'est une belle charte de l'amitié que tu écris là, avec une photographie évocatrice en guise d'introduction...
    Mais l'amitié est exigeante et elle a ses failles...
    Tu le dis si bien.
    C'est ainsi. C'est l'être humain avec les faiblesses et les erreurs de sa richesse.
    Merci beaucoup, Grimini, pour ce nouveau partage.
    Bec à bec.

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  15. Je vous comprends et je suis d'accord avec vous... après tout, il faut respecter nos limites.

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  16. Bonsoir Nancy,
    J'ai découvert les grosses bises à mon réveil. MERCI!
    C'est à ton tour maintenant de faire de beaux rêres.
    Tendresse et becs chinois.

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  17. Bonsoir Herbert,
    Tu m'apprends beaucoup et tu m'aides à réfléchir.

    En plus d'être un poète, tu es un homme sage.
    Tu as toujours le mot juste pour encourager, consoler et apprécier.

    Je te remercie de me laisser de si précieux cadeaux.
    Tendresse et becs chinois.
    Sue

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  18. Bonsir Jane,
    Je crois qu'on a l'obligation de respecter les autres mais il faut savoir se respecter. Grandir...

    Tendresse et doux petits bisous pour toi et J. XxXx
    Grim

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  19. *** GROS BISOUS à toi Grimimi en passant chez toi :o) !!!! ***

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  20. Bonne journée à toi jolie Nancy!
    Nos passeports seront prêts vendredi matin et nous partirons samedi.
    Tendresse et becs chinois.

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  21. *** Coucou Grimimi ! :o) Samedi le grand départ ! C'est génial ! :o) Je t'embrasse bien fort et je n'oublie pas Normand ! :o) ***

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  22. Bonjour Nancy,
    J'ai l'impression d'avoir deux ailes dans le dos.

    Merci de tes petits mots offerts en cadeau.
    Tendresse et becs chinois.

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  23. *** Si je ne t'écris pas avant ton départ je vous souhaite à vous deux sincèrement de BONNES ET AGRÉABLES VACANCES !!!! :o) A bientôt et GROS BISOUS !!! :o) ***

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  24. Chère Nancy,
    Nous sommes dans les derniers préparatifs. Valises et livres...

    Demain à cette heure, nous serons en voyage d'amour et de plaisir.
    Tendresse et doux becs chinois.

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  25. Chère Grimimi,
    quel beau billet et, si bien écrit. Je comprends encore plus cette blessure que tu portes en toi et qui te rend si fragile et méfiante. Mais dans la minute où l'on comprend et prend conscience, le noeud peut se défaire un peu, tranquillement...

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  26. je te lis avec beaucoup d'emotion
    je te souhaite beaucoup de courage et de serenite pour ta situation actuelle
    gros bisous Grimimi

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  27. Bonsoir Nanou,
    Tu es si sage Nanou... J'aime beaucoup cette phrase. « Mais dans la minute ou l'on comprend et prend conscience, le noeud peut se défaire un peu, tranquillement...»

    Peut être que la souffrance nous apporte une sérénité qui nous protègera contre la méchanceté.

    Amitiés et tendres becs chinois.
    Sue

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  28. OiseauBird,
    Ton vol au dessus de mon nid est léger et doux. Je sens ton aile protectrice et cela me réconforte.

    Merci pour tes encouragements.

    Tendresse et becs chinois.

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MERCI !

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