dimanche 29 novembre 2009

Neuf dans un 4 pièces...


Photo Anne Geddes

C'était vraiment une journée d'été exceptionnelle. Tout le monde attendait cette nouvelle qui tardait, les enfants couraient, criaient et s'amusaient, rien ne changeaient leurs habitudes. Alors, les voisins avaient lentement, parce que c'était un jeudi d'été très chaud, commencé à préparer leur repas. Tout semblait déjà plus calme et doucement, le soleil s'étiolait. Les voisins avaient fini de souper et tiraient leurs chaises pour sortir de table. Enfin, ils pourraient descendre en bas, s'asseoir sur le perron ou sur le trottoir pour prendre un peu d'air frais bien mérité en cette journée du 12 août 1943. Seule la mère Déom resterait à regarder dehors sur le bord de sa fenêtre du deuxième étage, appuyée sur un coussin. Elle n'aimait pas descendre en bas.

Dans ce quartier de Montréal qu'on appelait "Le faubourg à m'lasse", tout le monde connaissait bien ses voisins. Armance attendait son troisième enfant et suait dans la chambre, sans fenêtre, adjacente au salon. Les fenêtres et portes étaient ouvertes mais l'air était trop lourd pour la rafraîchir. Alice, sa belle-soeur, une vieille fille comme on disait à l'époque, habitait avec la famille. Alice l'aimait Armance et l'avait toujours aidée. Lors des deux accouchements précédents elle avait été là, assistant le Dr. Leroux, et elle y était encore. Mais, en ce mois d'août, Alice qui avait toujours chaud même en hiver, transpirait à grosses gouttes et continuait d'essuyer le visage de sa belle-soeur avec une serviette humide, tout en l'encourageant. Elles avaient hâte, toutes les deux, de voir cette nouvelle frimousse...

Après deux garçons, Georges qui avait presque cinq ans et Claude deux ans, quand il avait appris qu'il serait papa une troisième fois, Rosaire avait espéré, que cette fois-ci ce serait une petite fille. Et ce jour-là, dans l'autobus qui le ramenait chez lui, il y repensait. C'est vers 18h20 que son bonheur se réalisa. Il avait déjà choisi son nom, elle s'appellerait Suzanne.

Je suis arrivée dans ce lit entourée de maman et tante Alice. L'une fatiguée, l'autre dévouée. On m'a raconté plus tard comment mon papa avait réagi quand sa soeur Alice lui avait crié : « Rosaire c'est une fille. »
Il était si heureux de voir sa petite fille qu'il s'était assis au piano et avait joué pour moi, mon premier morceau de piano. Mais... pour maman jamais personne n'a parlé de son état d'esprit à ma naissance.

Dans cette maison où je suis née, nous habitions le rez-de-chaussée, avec cuisine d'été qu'on utilisait comme rangement, et une cave en terre de 6 pieds d'hauteur où, plus tard, nous jouerons souvent, mes amies et moi, surtout qu'on pouvait traverser chez les voisins d'à côté par d'immenses trous dans la fondation. À mon arrivée, il y avait déjà dans cette maison mon grand-père maternel qui était malade (il est mort j'avais 4 ans), ma tante Alice la soeur de mon père, ma tante Victoria une cousine de ma mère qui était aveugle, mes parents et mes deux frères aînés...et six ans plus tard une petite soeur Marcelle et une autre petite soeur Denise 18 mois après. C'était toute une famille!

Je ne me souviens plus de ma tendre enfance. Mes premiers souvenirs remontent à mon grand-père qui est assis près du poêle, l'hiver, pour réchauffer ses mains et le jour de sa mort, je chante dans sa chambre assise dans ma chaise bercante. Mon frère Claude m'a dit que des tantes et des oncles qui venaient voir mon grand-père disaient à maman de me faire taire. Mais à 4 ans, on ne sait pas qu'on doit arrêter de chanter quand quelqu'un meurt.

Mais les plus beaux souvenirs restent ces moments magiques, inoubliables, ces instants d'émerveillement, de douceur, de bien-être, cette sensation qui me soulevait et me faisait tant rêver. Le piano! Le piano sur lequel mon père et sa soeur jouaient sans feuilles de musique, par oreille. Parfois, je m'assoyais et je faisais semblant de jouer car ce piano était aussi mécanique. Papa mettait un rouleau et je pédalais tout en faisant ma grande pianiste. Il y avait Tico Tico, Frou Frou, Le rêve passe et plusieurs autres.

Et papa qui avait quatre soeurs aînées avait appris de l'une d'elles la couture. Jusqu'à l'âge de huit ans, il confectionnait mes robes du dimanche. Il avait du talent et beaucoup de goût. Pour Pâques, on partait ensemble, il m'amenait chez la modiste me choisir un chapeau sur mesure. Je me rappelle d'un chapeau en particulier que papa m'avait acheté quand j'avais sept ans. Il était en paille, couleur doré avec un ruban de velours noir qui tombait dans mon dos. Ça devait être un péché que de se sentir aussi belle quand le monde me regardait à l'église. Ce papa c'était ma boussole.

C'est l'année de mes onze ans que tout a basculé. Papa a perdu son emploi, il a acheté un restaurant et deux ans plus tard on s'installait en arrière de ce petit resto. C'était un endroit beaucoup trop petit pour 9 personnes et un piano. Tante Alice a du partir et papa a vendu le piano. Je ne sais pas ce qui m'a fait le plus de peine. Pour moi, déménager sans le piano c'était impossible. Qu'est-ce que je ferai sans la musique que papa jouait pour moi. Mais toutes mes doléances n'ont servi à rien. Il ne rentrait pas dans notre nouveau chez nous.

Malheureusement, je n'ai pas le talent de papa et de tante Alice. Un jour, pas si lointain, je m'inscrirai à des cours privés. J'espère seulement que je serai meilleure sur un piano que sur un dactylo...

 « La musique... C'est un cadeau de la vie.
Ça existe pour consoler. Pour récompenser.
Ça aide à vivre.»
Michel Tremblay 
(écrivain, dramaturge et scénariste québécois)


18 commentaires:

  1. Billet intimiste et si doux... Beaucoup de tendresse dans ces images d'antan,
    beaucoup d'amour dans cette famille pleine d'enfants.
    Merci de partager avec nous ces souvenirs émouvants.

    Belle journée...

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  2. Bonjour Sue,
    C'est un beau partage,
    Ta naissance a été accompagnée d'une belle prière. A mes yeux, le fait que ton père se soit mis à jouer du piano, c'est presque pour remercier Dieu d'avoir répondu à sa doléance.
    En ce qui concerne ton grand-père, paix à son âme, je suis sure qu'il a du l'entendre ta chanson et tu sais, il faut mieux accompagner la mort d'une mélodie que de larmes.
    J'ai trouvé la bride d'un moment de ta vie très intéressant, si ton père à fait le choix de se séparer de son piano c'est que comme tu le dis, la famille passe avant.
    Et ne t'inquiète pas, je pense que tu as déjà les génes de tes aïeux, concernant le piano, tu y arriveras sûrement.

    Je t'embrasse,

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  3. Kraxpelax,

    Pour ces mots si chauds par ce matin de froidure au Québec. Merci!

    Pour la petite photo laissée dans un cadre où sont réunis mes meilleurs/es amis/es. Merci!

    Comment refuser une si belle invitation? J'irai bientôt, et avec grand plaisir, lire vos poétudes. Merci!

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  4. Epamin' Merci!

    Tes visites régulières et tes tendres mots me libèrent. Retourner dans ma mémoire et retrouver ces souvenirs me consolent de certaines pertes.

    Et papa... Il était sensible, il a du faire ce choix déchirant même s'il n'avait pas vraiment le choix.

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  5. Enfer noir,

    Quand mon frère m'a raconté cette anecdote de la chanson, j'avais vraiment oublié certains pans de mon enfance. Mais, je réalise qu'ils sont simplement enfouis sous les cendres...

    Oui, mourir accompagnée de chant d'enfant c'est ce que je me souhaite aussi.

    Merci! Tes visites m'enveloppent de réconfort...

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  6. je viens aussi te dire merci de nous livrer un peu de ta vie d'enfant
    je comprends mieux ton amour pour le piano
    je connaissais une dame qui apprenait le piano en même temps que les miens elle avait plus de soixante dix ans
    comme quoi il 'est jamais trop tard moi m^me je me suis inscrite pendant quelques temps ma prof ne trouvait douée mais fait de temps j'ai arrêté
    alors fonce Grimimi si telle est ton envie
    bises

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  7. Tu as été infestée par ce vendeur de brosses et de sexe à la gomme tout là haut. Il fait des copiés-collés de son message et cherche soit à nous infecter soit à se faire de la pub, mais je l'ai bloqué chez moi. Gare à toi, Sue!

    Juste un petit mot pour te dire que j'ai commenté ton message précédent, car j'ignore si tu reçois des avis de nouveaux commentaires.

    Bisous, Zed ¦)

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  8. Lilia,

    L'enfance époque charnière s'il en est une, c'est bien celle-là.

    Papa et le piano sont inséparables.

    Ma personne significative c'est ma tante Alice, celle à qui je pouvais me confier sans avoir une leçon de morale, celle qui m'a amenée voir mon premier film au cinéma, celle qui me punissait si je le méritais...

    Les leçon de piano sûrement...

    Merci Lilia d'être passée par ici

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  9. Ton infestation copie-colle le même message à tous, chère Sue. N'en sois pas flattée, c'est un pourriel!

    Kraxpelax est son nom.

    Il y a aussi un ou une malade que tout le monde a eu sur le dos : Nina de Blog etc., qui faisait aussi des copiés-collés vilipendant en termes injurieux Sarkozy et dans un français ne faisant pas l'éloge de son état mental ou de sa grammaire.

    Les XXX ne sont pas là pour rien... si tu lis l'anglais.

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  10. Zed mon informatrice, Merci!

    Je suis assez entourée de "malades" dans la vraie vie il ne faudrait surtout pas qu'ici où je fais "ma thérapie" il y en ait un qui s'infiltre dans la vie de Grimimi.

    Vite fait, bien fait, il s'est ramassé dans les déchets.

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  11. Ce billet me touche énormément. Je suis remuée. Perdre un piano c'est comme perdre un membre important de la famille. Le pick-up, comme partout ailleurs, a du prendre la relève, lors des réunions de famille et on a fini par s'habituer à la musique en boîte.

    Merci de partager ce petit bout de chemin avec nous.

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  12. Comme cette tranche du passé est poétique... vite, vite je mets un lien sur mon blogue vers ton article. Il est trop émouvant, j'en redemande! C'est délicieux! :)
    Bonne journée!!

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  13. C'est un beau texte que tu partages avec nous. Le piano c'est beau, mais ça demande beaucoup de pratique si on ne joue pas par oreilles. Je l'ai appris durant 7 ans et maintenant je n'ai plus le temps de pratiquer alors j'en ai reperdu.

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  14. Gelisa,

    J'ai de très beaux CD de piano. J'ai été agent immobilier pendant 21 ans, quand j'arrivais chez un client, s'il y avait de la musique et que je vibrais alors je demandais le titre et le lendemain j'achetais. Mais un piano, dans une maison, pour moi jamais ne sera jamais remplacé.

    Merci du détour...

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  15. Jane,

    Merci de m'encourager à poursuivre. Tous ces petits et touchants commentaires, si gentiment laissés, font lentement mais sûrement, des ornières qui me mènent à tant de souvenirs.

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  16. Solange,

    Mes parents n'avaient pas les moyens financiers pour nous payer des cours. Th. en 1ère année, prenait des leçons de piano à son école. J'avais assisté, avant Noël, à un récital donné par tous les élèves. Th., qui avait 6 1/2 ans à ce moment, jouait en duo avec un jeune homme de 16 ans. Il n'était pas un virtuose, loin de là, mais quand on aime on a le pardon plus facile. Ce fut la première et la seule prestation à laquelle j'ai assisté. Dommage!

    Maintenant je sais qu'il a abandonné les cours de piano mais il joue au soccer et au hockey et j'y suis à chaque match.
    Je reprends le temps volé...et non pas envolé.

    Solange, si tu étais près de moi, je m'inviterais chez vous pour me faire bercer par ta musique.

    Merci d'être passée ici...

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  17. C'est une belle chronique de la vrai vie. Il ya beaucoup de non-dit la dedans.... et beaucoup de tendresse.
    Merci pour ce partage.

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  18. Éléonore,

    Ton commentaire, court mais si vrai. Tu viens de me donner la clé de la porte. Merci!

    Éternellement reconnaissante!

    Sue xox

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MERCI !

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