Une belle photo de maman à l'âge de 24 ans.
Ce soir, je retourne dans le passé, je regarde en arrière pour essayer de dompter la bête qui me guette et que je n'arrive pas à mater même si au long de ces années j'ai vraiment essayé. Je passerai peut-être une autre année au purgatoire pour sortir de cet enfer... mais impossible de me taire, je dois parler. Le silence de mon passé est responsable de l'angoisse du présent et de la peur du futur...
Née le 24 octobre 1912 et baptisée Armance, prénom rare sûrement dû à une erreur, maman s'est mariée avec mon père, Rosaire, le 24 juin 1937, elle avait 24 ans. Neuf mois plus tard, soit le 27 mars 1938, naissait son premier fils Georges, puis le 23 mars 1941, un autre fils Claude, le 12 août 1943, sa première fille Sue et Marcelle le 7 avril 1949 suivie de Denise 18 décembre 1950. Elle avait perdu un enfant entre moi et ma soeur Marcelle, mais maman n'a jamais parlé de ce deuil...
Comme je l'ai déjà écrit dans un autre billet, c'est en 1954 que mon père, après avoir perdu son emploi, a acquis un petit restaurant qui ne pourrait pas faire vivre une famille nombreuse. Mais la détermination, le travail, le courage et la participation de leurs enfants, leur ont permis de se créer un emploi. Tous les jours, de 07h00 à 23h00, sept jours semaine, ils étaient là à transpirer, à s'échiner, à calculer, pour tenter de joindre les deux bouts. Puis, petit à petit, le p'tit resto a subi de grosses transformations que maman regardait avec beaucoup d'appréhension.... Ils y avait maintenant pour recevoir et servir les clients, sept bancs, un long comptoir, un réfrigérateur, un poèle avec fourneau, un grille-pain, deux percolateurs, des poêles, de la vaisselle neuve, des tasses et j'en passe. Mais pour tout cela, il fallait aussi une cuisinière, une bonne cuisinière qui ferait des petits plats à pas trop chers. Elle s'appelait Mandine, c'était comme ça qu'ils appelaient Armance, dans sa famille.
Maman était devenue la cuisinière particulière de certains clients qu'elle servait comme ses enfants. Des oeufs sans sel pour un, des toasts sans beurre pour l'autre, des sandwichs au rôti de porc frais sur pain croûté tartiné de gelée, du jambon cuit maison, une bonne soupe chaude c'est tellement réconfortant... Papa durant ce temps courait entre le poêle à hot dog et hamburger, et le réfrigérateur à l'autre bout. Il y avait les enfants, les étudiants, et les passants qu'il fallait aussi servir rapidement.
Bien sûr après ce dur labeur, il se sont payés un peu de douceur. Quelques voyages chez son frère en Floride. Après 15 ans, avec la pression de leurs enfants, ils fermaient le dimanche à 18h00 pour qu'enfin on puisse prendre un repas en famille. Les trois aînés, nous étions mariés et venions avec nos enfants tous les dimanche pour le souper familial que maman préparait dans la journée. Seize à table, faut le faire!
Mais personne ne peut passer sa vie à s'oublier simplement pour être toujours au service des autres... Le vendredi 9 février 1973, une journée froide mais ensoleillée, où tout se passait normalement, j'ai reçu un appel de papa vers 10h00. « Sue, viendrais-tu, ta mère ne va pas bien? » Mes deux fils de 8 et 11 ans, iraient dîner chez une amie, j'ai appelé à mon travail et j'ai pris l'autobus...Quand on a économisé toute sa vie, même les plus graves nouvelles ne nous incitent pas à la dépense. C'est fou, c'est tellement fou d'être prisonnier de ce petit peu d'argent. Tous nos rêves tiennent par ces économies volées au plaisir et à la luxure. C'est vers 10h45, que j'entrais dans le restaurant. Mon père servait des clients et m'a dit que maman était dans le logement derrière et qu'elle n'avait pas fait le café du matin pour la première fois depuis dix-neuf ans. Je l'ai vue en robe de chambre, assise dans la berçante. J'ai ramassé mon plus beau sourire pour lui dire « Bonjour maman, comment vas-tu? » Elle roulait sa robe de chambre de bas en haut et la déroulait pour recommencer. Elle a levé les yeux vers moi et m'a dit « Je suis folle! »
Le même soir, elle était installée chez nous. C'est dans mon lit qu'elle a voulu coucher... mais ça, c'était une grosse demande et comment refuser. Mon mari a changé de chambre et moi j'ai couché avec cette mère qui ne m'avait jamais cajoler, ni serrer sur son coeur, ni dit qu'elle m'aimait. Ce soir là, elle voulait me prendre dans ses bras, elle s'agrippait à moi comme une sangsue et moi je me sentais si mal de refuser ce que j'avais toujours recherché. Je ressentais même du dégoût dans ses rapprochements tardifs et en même temps elle était comme une enfant que je devais consoler. Je me raidissais et elle me flattait... et j'ai commencé à m'abandonner pour qu'elle se détende et s'endorme. Je ne sais plus si j'ai dormi cette nuit-là.
On a pensé à une dépression et après un long repos on se disait que tout deviendrait normal. Papa et mes deux soeurs ont liquidé le resto et sont venus s'installer avec nous pour deux mois. Ils ont loué le logement voisin du mien, sont partis chez le frère de ma mère pour un mois tandis que les deux frères et les trois soeurs peinturaient, lavaient, tapissaient, magasinaient de nouveaux meubles et décoraient pour leur retour, le dernier dimanche de mai.
C'est ce soir là qu'on a compris... que notre mère était vraiment très malade. Quand on a ouvert la porte pour l'accueillir, nous nous sommes regardés découragés. Mon père l'a remplacée comme ménagère. Elle ne touchait plus à rien et s'était emmurer dans son silence. Elle a été hospitalisée suite à une tentative de suicide, à sa sortie de l'hôpital c'est dans un hôpital psychiatrique qu'elle a fait son premier séjour. Mon père, qui était homosexuel, est décédé en octobre 1977 à l'âge de 67 ans. Ma mère a été placé dans un centre pour personnes autonomes, puis pour personnes semi-autonomes Elle a fait durant 17 ans, sept séjours variant de 1 à 6 mois dans un hôpital psychiatrique. Les diagnostics de sa maladie sont les suivants : dépression psychotique, mélancolie d'involution, état dépressif presque stuporal, démence sénile et état confusionnel aigu... Il y a eu les périodes presque normales et les rechutes. De 1977 à 1993, ma soeur Marcelle et moi, chacune notre tour, sommes allées chercher notre mère le vendredi à 19h00 pour la ramener le dimanche à 21h00. De 93 à 98, nous étions quatre à se partager les sorties et en 1998 son état a empiré et chaque dimanche, il y en avait un de nous quatre qui la visitait Elle ne marchait plus, ne parlait plus, on devait la nourrir comme un bébé... Elle est décédée à 01h35, le 21 août 2006, à l'âge de 94 ans, après trois jours de difficultés respiratoires.
J'ai pris ma retraire à 60 ans, comme ma mère, après 20 ans comme agent immobilier. Je voulais profiter de la vie avec mon amoureux, ma famille, mes trois petits-enfants et mes amis/es. Ce soir, je regarde le passé qui m'a souvent passé sous le nez, et depuis quatre ans, je vois le futur passer ailleurs...
Pourquoi ce long billet...
Merci de m'avoir lue!











